Il est un temps où la technologie prend tellement de places que nous ne la voyons plus autour de nous. Il est un temps où les machines nous entourent, nous transportent, nous enferment. Et quand
ces machines viennent à faillir, beaucoup se laissent faire, passifs et silencieux face à des bouts de métal froids et hideux.
Puis vint Lisbeth, dont je vais vous compter l’histoire à présent. Lisbeth qu’on appellera plus tard, dans les livres d’histoires, « Celle qui a pourfendu le métro ».
Le jour où tout cela arriva, Lisbeth semblait semblable à tous les autres, à vous comme à moi. Rien ne la différenciait de l’extérieur à part peut-être une légère lueur, insaisissable, dans son
regard. Bien sûr, elle portait en elle toute la force de ses ancêtres pourfendeurs, mais cette force n’avait pas encore éclose.
Quand le métro, le même qu’elle prenait pourtant tous les jours, s’arrêta, sans raison, au milieu de la voie, aucun des autres passagers ne bougea. Pendant un instant, elle-même ne bougea pas.
Puis elle se leva, elle se leva pour la première fois de toute sa longueur, se mit debout plus droite que jamais, plus grande que ce que jamais ses jambes n’arriveraient à expliquer. Elle se leva
bien plus que de sa grandeur, elle se leva de la grandeur d’une armée.
Le métro frémit et les lumières s’éteignirent dans la rame. Il avait compris.
Lisbeth ouvrit les portes et sortit, et harangua la machine. Ce qui se dit ne peut être retranscrit avec certitude, tous les passagers ayant entendu une chose différente, certains même dans des
langues différentes. Ils se rappellent tous par contre du sens des mots, celui du combat de l’Homme, pour son honneur d’être Homme. Nul de peur dans ce discours, ni de doute, ni de vœu de fuir le
combat. Le combat allait être et allait être jusqu’au bout, de l’un ou de de l’autre des participants.
Le métro donna le premier coup.
Une cruelle balafre apparut sur le cou et l’épaule de Lisbeth, mais celle-ci ne broncha pas. Son regard s’éclaircit, elle sourit, prit sa respiration, et tendit ses muscles.
Sa détente, et tout ce qui s’en suivit, fut épique. Le premier coup ne suffit pas, ni pour elle ni pour la machine; pas plus que le deuxième; ou même le vingtième. Lisbeth et la machine
tourbillonnèrent pendant des heures, en un bruit tonitruant d’os et de métal. La trame de la réalité biologique se déchirait à la même mesure que la rame du métro. Lisbeth aurait dû tomber mille
fois, être mille fois plus faible que la machine, mais elle faisait face à elle comme un égal, comme un pair. Les coups portés, à défaut d’être supportés par ses muscles, était supportés par
toute la force de ses ancêtres. Tout l’Homme vibrait dans ce combat, où les os et le métal pliaient, mais survivaient.
À un instant donné, une fenêtre de la rame de métro brisa, la dernière. Il y eut un grand silence. Lisbeth sourit, elle avait gagné. Une explosion immense souffla ensuite tout le tunnel; le
lendemain on ne retrouva rien.
Certains disent qu’elle est morte, qu’elle serait morte de toute façon dû à ses blessures. Certains disent qu’elle est toujours là, quelque part. Ceux qui en ont réchappés s’en soucient peu, le
souvenir restera vivant en eux. Le souvenir de Lisbeth, la pourfendeuse de métro.